KLEIN (M.)


KLEIN (M.)
KLEIN (M.)

On a longtemps localisé les travaux de Melanie Klein dans le domaine de la psychanalyse des enfants, tenue pour une application et une spécialisation «impure» de la psychanalyse proprement dite. C’est seulement depuis quelque temps, surtout en France, que partisans comme détracteurs y voient la contribution à la pensée psychanalytique la plus originale et la plus féconde depuis Freud. On peut rejeter la machinerie du «système kleinien» – comme toujours, plus écrasante chez les disciples que chez l’inventeur – mais l’on s’accorde à reconnaître sa vocation: tout au long de son œuvre s’effectue une recherche spécifiquement analytique, où le désir de s’aventurer «plus loin», «plus profond», est inséparable d’une exigence de formulation conceptuelle. Pour elle, investigation théorique et dévoilement des modalités les plus «archaïques» de l’inconscient – mécanismes et fantasmes – vont de pair.

Le «privilège» de l’analyse d’enfants

Melanie Klein, née à Vienne, reçut sa formation analytique – conjonction rare – de Sandor Ferenczi (Budapest) et de Karl Abraham (Berlin). Après la mort de ce dernier (1925), elle se rendit, sur l’invitation d’Ernest Jones, à Londres où elle resta jusqu’à sa mort. C’est au sein de la Société britannique de psychanalyse que ses idées et sa technique ont fait l’objet des débats les plus passionnés: «kleiniens» et «anti-kleiniens» évitèrent pourtant la «scission» ouverte.

La première rencontre, décisive, fut pour Melanie Klein celle de l’enfant. Elle sut y trouver le point d’appui d’un long et courageux affrontement avec la propre fille du Maître, Anna Freud. Celle-ci estimait que la psychanalyse était devenue assez assurée de ses fondements théoriques et techniques pour chercher à s’appliquer aux enfants: Freud avait découvert la névrose infantile , on pouvait s’attaquer maintenant directement à la névrose de l’enfant. Elle voyait là – partageant en cela l’illusion, commune dans les années vingt, du pouvoir prophylactique de la psychanalyse – une tâche essentielle, mais qui n’était réalisable qu’au prix d’un certain nombre d’aménagements. L’enfant ne remplissait pas en effet, selon elle, les conditions de l’analyse classique dont le modèle s’était constitué à partir de cas d’adultes: les obstacles tenaient à sa situation (dépendance effective et actuelle vis-à-vis des parents) comme à son degré de développement (insuffisance du contrôle des pulsions, relative méconnaissance des exigences de la réalité); ces données objectives retentissaient sur la cure: difficulté à suivre la règle de «libre association», impossibilité de tenir pour manifestations de transfert ce qu’éprouve l’enfant vis-à-vis du thérapeute. Anna Freud était donc conduite à subordonner la visée psychanalytique au souci pédagogique et à se poser en «objet de réalité».

C’est moins par une contre-argumentation que par une interprétation et un parti pris que répond Melanie Klein: interprétation des réticences d’Anna Freud comme témoignant d’une résistance devant le complexe d’Œdipe en action , pourrait-on dire; parti pris de mettre à l’épreuve déconcertante de la parole de l’enfant la théorie et la méthode analytiques, au lieu de chercher à définir les conditions auxquelles l’analyse d’enfants devrait satisfaire. Dans ce débat d’allure technique, ce sont en réalité deux éthiques qui s’opposent: pour Anna Freud, il s’agit en fin de compte de faire rejoindre à l’enfant – être négatif et dépendant – la pleine positivité, l’autonomie supposée de l’adulte, alors que Melanie Klein vise d’abord à dévoiler chez l’enfant une réalité psychique et à y mesurer le savoir adulte.

Pour se donner les moyens de son investigation, Melanie Klein recourt principalement à la technique de jeu déjà utilisée par H. Hug-Hellmuth. Elle met à la disposition de ses jeunes patients toute une série de jouets (autos, trains, figurines, etc.) et d’instruments (crayons, ciseaux, ficelles), trouvant dans le déroulement des séquences du jeu et dans le traitement des objets (choix, rejet, hésitations, commentaires) un équivalent du discours associatif du patient adulte. C’est ce matériel qu’elle interprète en se référant systématiquement aux coordonnées majeures de la technique analytique: résistance, transfert, dynamique inconsciente.

Dissipons ici un malentendu: la play therapy n’est donc pas une fin en soi pour Melanie Klein. Elle n’y voit pas un mode d’expression , au sens strict du terme: décharge, libération des affects, mais un mode de représentation d’un monde – d’un théâtre – intérieur.

L’idée qui fonde une telle technique est que ce mode de représentation est plus proche de l’inconscient de l’enfant que le langage verbal et, plus fondamentalement, qu’il est le langage même de l’inconscient, le présupposé étant – au-delà des problèmes techniques spécifiques à la psychanalyse infantile – qu’il est possible d’établir une jonction directe avec l’inconscient. Le «privilège» de l’analyse d’enfants serait de nous rendre contemporains de l’inconscient originaire, et, à la limite, de sa naissance.

On est loin ici, malgré les apparences, de la conception commune que paraissait confirmer la différence posée par Freud dans L’Interprétation des rêves entre les rêves d’enfants et les rêves d’adultes: dans les premiers, le désir s’énoncerait et s’accomplirait sans les détours, les déplacements, les compromis, les retournements que connaissent les seconds. Ce que découvre d’emblée Melanie Klein chez l’enfant, c’est, tout au contraire, selon ses propres termes, «l’image d’un monde d’une complexité extraordinaire». Loin de rencontrer, par exemple, des désirs qui tendraient naturellement à la satisfaction, s’ils n’étaient frustrés par les exigences de la réalité ou des parents, elle se heurte à un surmoi infantile d’une sévérité, voire d’une cruauté, contredite radicalement par les objets d’amour réels.

La psychanalyse kleinienne

On peut voir dans la portée reconnue à cette découverte clinique le point de départ des remaniements que l’œuvre de Melanie Klein apportera progressivement à la théorie freudienne classique. Indiquons seulement les traits les plus marquants:

– Précocité du surmoi , classiquement défini depuis Freud comme l’«héritier du complexe d’Œdipe », alors que Melanie Klein le voit à l’œuvre dès les premiers mois comme instance interne destructrice. Ses modalités et ses contenus varient au cours des étapes successives du développement pulsionnel; il reste «inaltérable dans son fond».

– Précocité du conflit œdipien , dont la structure triangulaire peut être retrouvée bien avant que ne s’institue la phase génitale et que ne soient pris en considération des objets «totaux»: seuls sont en cause des objets «partiels» (sein, fèces, pénis), entre lesquels s’opère tout un jeu d’équivalences. Notons ici la position particulière qu’occupe Melanie Klein dans le débat psychanalytique quant à l’importance de la phase préœdipienne de relation duelle avec la mère: pour elle, sans qu’il y ait alors intervention du père comme agent d’interdiction, trois termes sont pourtant présents (enfant, corps maternel, pénis).

– Fonction centrale des objets pulsionnels ressentis comme «bons» ou «mauvais», non seulement dans la vie fantasmatique, mais aussi pour la constitution même du sujet. En effet, si les guillemets indiquent leur caractère fantasmatique – déformé par rapport à l’objet externe (le sein, par exemple) –, ils n’en sont pas moins traités comme s’ils offraient une consistance réelle quant au psychisme. L’objet, bon ou mauvais, est doté de pouvoirs semblables à ceux d’une personne («mauvais sein persécuteur», «bon sein rassurant», lutte des bons et des mauvais objets à l’intérieur du corps, etc.).

– Dégagement de modalités précoces de relations d’objet, qualifiées non de stades d’organisation libidinale mais de positions : la position paranoïde et la position dépressive. Ces positions, que Melanie Klein situe dans les premiers mois de l’existence, ne se limitent pas à cette période; elles se retrouvent ultérieurement dans les états psychotiques correspondants. Elles se caractérisent par des angoisses intenses (persécutrice: destruction par le mauvais objet; dépressive: danger de détruire et de perdre la mère du fait de sa propre hostilité) et des modes de défense spécifiques. La position dépressive – le fait de la surmonter et d’abord de la vivre –, en tant qu’elle suppose l’instauration d’un objet total susceptible d’être introjecté, joue un rôle décisif dans la dialectique des bons et des mauvais objets, partant, dans le développement du moi.

– La théorie, progressivement dégagée, des positions paranoïde et dépressive fait apparaître la fonction de divers mécanismes de défense primaires , repérés particulièrement dans la psychose: clivage de l’objet, introjection, projection, déni de réalité, contrôle omnipotent de l’objet, réparation, etc. Melanie Klein a pu retrouver de tels mécanismes, hors de la vie émotionnelle de l’enfant et du psychotique, dans des états normaux (ainsi le rôle de la réparation dans le deuil et l’activité esthétique) et dans des processus sociaux.

– Le dualisme des pulsions libidinales et des pulsions agressives est sans cesse affirmé: il y a un «manichéisme» kleinien; la pulsion de mort est reconnue à l’œuvre dès l’origine de l’existence humaine en tant qu’elle menace le sujet lui-même, induisant l’angoisse d’être désintégré et annihilé.

Les critiques adressées à Melanie Klein

On peut schématiquement regrouper les critiques, fort divergentes, qu’a suscitées l’œuvre de Melanie Klein.

La tendance de la «psychologie du moi » (ego psychology ) lui reproche de sous-estimer le poids de la réalité extérieure et les lois de la maturation biopsychique. Il est vrai que tout se passe pour Melanie Klein comme si chaque individu humain avait à constituer sa propre psyché et que l’issue du conflit «manichéen» dépendait uniquement d’une dialectique interne. Si le rôle de l’entourage et du développement génétique n’est pas nié, il reste qu’on voit mal comment il s’insère dans cette dialectique.

On a critiqué, d’un autre côté, la part excessive donnée à la reconstruction: comment Melanie Klein, même si elle a «analysé» de très jeunes enfants (parfois de trois, quatre ans), pourrait-elle prétendre décrire la vie émotionnelle du nourrisson? Peut-on dire qu’elle n’agit là pas autrement que Freud affirmant l’existence de fantasmes œdipiens infantiles à partir des seules analyses d’adultes? Il est difficile d’en être convaincu: on n’échappe pas, en lisant Melanie Klein, à l’impression qu’elle ne se borne pas à reconstruire un passé, mais qu’elle le construit, symbolisant, souvent au prix d’un certain forçage, un «vécu» qui est par principe hors de toute prise.

En troisième lieu, Melanie Klein valoriserait quasi exclusivement un monde fantasmatique défini comme imaginaire; certes, aucun psychanalyste ne récusera l’efficacité, la consistance, l’influence de ce courant imaginaire capable d’imprégner nos activités les plus conscientes et les plus «adaptées», mais il peut craindre que la dissolution du fantasme – formation de l’inconscient souvent fort difficile à repérer dans son agencement singulier – au sein d’un univers interne ne conduise à simplement doubler tous nos comportements d’un corrélat, d’un envers fantasmatique.

Enfin, en se centrant sur les pouvoirs de l’imago maternelle, Melanie Klein ne se contente pas de compléter, comme l’ont fait la plupart des psychanalystes femmes, la psychanalyse freudienne axée sur le père. Elle est amenée à lui reconnaître une valeur structurante presque exclusive: le bon sein devient le prototype de tous les objets aimants, le mauvais celui de tous les objets persécuteurs. Finalement, de proche en proche, toute la topique du sujet paraît dépendre de la relation à la mère: le bon objet intériorisé forme le noyau du moi; le surmoi s’édifie sur l’agression dirigée vers la mère et la crainte coupable d’encourir le traitement du talion ou retaliation, etc. Aussi, à la dernière étape de son œuvre, est-ce autour du couple de l’envie et de la gratitude que Melanie Klein fait graviter toute sa problématique. Une problématique de l’inconscient comme corps maternel fantasmatique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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